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Variations énigmatiques

 

 

Plus qu’aucune autre époque, celle que nous vivons actuellement nous abreuve d’images, que ce soit par le biais des médias ou des nouveaux moyens de communication. Fait étrange, peu s’interrogent sur la nature même de ce flot continuel. Et pourtant… A bien y regarder, on observe une sorte de fascination pour la plus vile violence : violence entre humains, violence sur les animaux et sur le règne végétal, violence du verbe… Il va sans dire que cet éloge de la brutalité se double de l’omniprésence de la laideur. Face à cette évidente déviation, quelques rares artistes d’aujourd’hui tentent de manifester auprès du public le pouvoir originel de l’image : celui d’élever l’humain, de le conduire à son dépassement. Assurément, Inès de La Torre est de ceux-là.

Contrairement à ce que pourrait indiquer son patronyme, Inès ne sonde pas le monde depuis une tour d’ivoire mais au tréfonds de son essence, son œil ne se pose pas d’en haut mais du dedans. Ainsi, elle nous convie à la même démarche qui préside à l’élaboration de ses toiles et qui réside en une exploration de notre sanctuaire intérieur. Comme tout temple, le sien est peuplé de divinités connues ou relevant de sa propre personnalité. Peu importe leurs noms puisqu’elles véhiculent une énergie similaire qui sourd à travers toute l’œuvre de l’artiste.

En effet, la plupart de ses figures sont féminines et le spectateur croise dans son labyrinthe des déesses, des sphinges, des prêtresses d’un culte mystérieux… Que veulent nous dire ces femmes énigmatiques ? Sont-elles des messagères ? A bien les contempler, on remarque que leurs courbes harmonieuses se mêlent aux quatre éléments : les tuniques sont de feu, l’eau se confond à l’air et la terre surgit sous forme de fleurs. Un mouvement circulaire, pour ne pas dire cyclique, paraît animer ce singulier circuit. C’est que toutes ces figures semblent procéder de la Terre-Mère — et de la Mère cosmique — afin de nous guider vers une subtile transmutation où, par la magie du regard, nous pouvons renaître en leur sein. Le peintre s’inscrit de fait dans la lignée célébrant, en vers ou en couleurs, le Principe Féminin sacré et qui, pour n’en citer que quelques exemples, s’étend des Fidèles d’Amour aux hautes sphères du Symbolisme, révélées entre autres par Odilon Redon.

Anthropologue, voyageuse infatigable, Inès n’a de cesse de parcourir la planète afin d’en découvrir les richesses spirituelles. De l’Afrique noire à l’Amérique latine, elle aime à s’imprégner des diverses traditions de ces peuples que l’Occident considère encore avec dédain. Auprès d’eux, immergée dans leur environnement, sa perception sur les êtres et les choses s’affine, se relie aux forces primordiales et chaque voyage nourrit davantage son inspiration. Outre des idées de motifs, de teintes, de textures, elle en rapporte aussi des minéraux qu’elle intègre à ses compositions. Les toiles rayonnent ces vibrations particulières, on pourrait presque parler de peinture chamanique…

Par delà les codes et les cultures, l’art d’Inès de La Torre constitue un vaste livre muet, une alchimie esthétique qui nous invite à ressentir ce que les yeux ne peuvent pas voir. En cela, il développe l’intuition et unit l’âme à cette insondable Beauté dont les variations sont autant de reflets de la Sagesse.

                                                                                                          Nicolas Berger

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